Juin 1989, début des vacances d’été. Ma chambre, orientée à l’ouest, donne sur le jardin et les pigeonniers. Les rayons du soleil s’infiltrent par la persienne entre-ouverte, accompagnés du tendre raffut habituel: des pigeons roucoulent sur le toit, se pavanent ou se dorent au soleil. Certains sont affairés, faisant crisser leurs ongles par inadvertance sur les tuiles brûlantes et délavées ; ils courtisent. D’autre, curieux, viennent jusqu’à ma fenêtre pour m’épier. Mais la plupart tournoient et voltigent inlassablement dans ce ciel bleu idyllique, ne perdant jamais de vue leur point d’attache, celui vers lequel ils reviendront toujours. Et au milieu de ce doux vacarme, se tient mon père, portant fièrement sa blouse bleu indigo, agitant une boite métallique à moitié remplie de grain, sifflant cet air si familier… un code qu’il utilise depuis des années et que ses oiseaux au doux plumage gris-bleu-roux connaissent bien. Ils savent alors qu’il est temps de rentrer.

La même scène se déroule dans les villages avoisinants, jusqu’à la frontière Belge. De nombreuses années se sont écoulées et ces colombophiles du Nord de la France élèvent toujours leurs pigeons avec la même passion, celle qui leur a été transmise par leurs parents ou aïeuls il y a quelques décennies. C’est toujours avec leurs mains, des mains délicates et robustes à la fois, qu’ils prennent soin au quotidien de leurs athlètes. Ils les préparent aux longs voyages qui les attendent et au cours desquels l’un restera, impatient et tendu à scruter le bleu du ciel, à guetter le retour tant espéré de ses prodiges et l’autre, ce pigeon voyageur, guidé par un sens de l’orientation incroyable et inexplicable, parcourra les centaines voire le millier de kilomètres qui le séparent de son colombier.

Ce projet est un hommage à une passion vieillissante mais qui touche cependant toujours de nouveaux adeptes. Un hommage à ce cercle particulier d’amis, de passionnés invétérés qui n’hésitent à tendre la main aux plus jeunes pour les accueillir en son sein et à l’increvable esprit de camaraderie qui s’en émane. Mais il s’adresse surtout à mon père, qui a voué (qui s’est dévoué ) toute sa vie à l’élevage du pigeon voyageur. Entre la jubilation, la fierté d’un pigeon rentrant premier d’un concours et la tristesse, après une longue attente, du non-retour d’un oiseau porteur d’avenir. Entre l’entretien, les soins constants et surtout l’amour inconditionnel des pigeons et ce, jour après jour, année après année. J’ai eu le bonheur d’y contribuer et pour tout cela, je te dis merci.
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